TF1 serait-elle en train de rater sa rentrée ? Après les polémiques autour du magazine mort-né de politique-réalité intitulé 36 heures (à lire également sur Media-G : Des gays face à des machos bientôt sur M6), c’est le magazine Scrupules, produit par Réservoir Prod, la société de production de Jean-Luc Delarue, qui est aujourd’hui menacé.

Peu après la présentation de la grille de rentré de TF1, Le Monde décrivait dans son édition du 2 septembre les grandes lignes de Scrupules : « Cette émission, produite par Réservoir Prod et présentée par Carole Rousseau, mettra en scène des individus qui viendront témoigner sur des situations scabreuses. »

Le quotidien rapportait également une déclaration fort imprudente : « l'animatrice vedette de TF1 se porte "garante que l'émission ne verse pas dans la trash TV" ».

Lundi 8 septembre, le jour de la diffusion du premier numéro, Stéphane Bouchet, plus critique que ses confrères du Monde, prédisait pour sa part dans Le Parisien : « Le lancement de ce magazine constitue un exercice risqué pour la chaîne et son producteur, tant sa réputation a contribué à alimenter la polémique. Autant dire que tous les ingrédients sont réunis pour faire un carton d'audience ». Dans le même temps, le journaliste reconnaissait qu’on ignorait presque tout du contenu avant sa diffusion : « On sait simplement que des gens, dont les actes ou les choix peuvent heurter la morale, y sont confrontés à des contradicteurs aux positions opposées. Le public étant invité, lui, à donner son avis en fin de débat. »

Le premier numéro, consacré à l’adultère, laisse effectivement songeur : déballage de vies privées, débats hystériques, public sifflant et huant les témoins comme dans le célèbre Jerry Springer Show... Carole Rousseau, son animatrice, n’a visiblement rien à envier à Évelyne Thomas et son talk-show C’est mon choix, également produit par Réservoir Prod.

Après plusieurs débats — certains diront affrontements —, le clou du spectacle conclue Scrupules : un dernier volet aborde le thème « Tromper sa femme avec des hommes ».
Patrice, un premier témoin, fait son apparition masqué derrière un énorme et ridicule nez postiche. Cet homme d’une cinquantaine d’années et père d’un enfant annonce d’entrée : « Je trompe ma femme avec des hommes et j’ai une maîtresse également ». Huées du public, Carole Rousseau commence alors un interrogatoire hallucinant : « Avec qui trompez-vous votre femme ? Depuis combien de temps et avec quelle fréquence ? Est-ce que vous avez des scrupules de tromper votre femme avec des hommes ? [À propos de la femme de Patrice,] Pourquoi vous ne la rendez pas malheureuse ? Comment vivez-vous le fait de lui mentir depuis tant d’années ? Est-ce que vous avez des sentiments pour vos amants ? Et avec une femme, vous arrivez à avoir des sentiments en dehors de votre femme ? On peut parler de bisexualité dans votre cas ? Bisexualité... ou homosexualité refoulée et pas assumée au grand jour ? Il y a des risques à avoir de partenaires multiples ? Vous vous protégez du Sida et des maladies sexuellement transmissibles ? Est-ce que vous avez des relations sexuelles avec votre épouse ? Est-ce que votre femme accepterait plus d’être trompée avec un homme ou avec une femme ? »

Les questions s’enchaînent à un rythme effréné, ponctuées par les réactions indignées d’un public bien-pensant face aux réponses automatiques — et sans scrupules — de l’invité. Des réponses si rapides et concises qu’elles évoquent très vite la prestation d’un mauvais acteur de sitcom déguisé en Cyrano de Bergerac. Deux jours après la diffusion de Scrupules, la société de production de Jean Luc Delarue a précisé sur ce sujet à Jean-Marc Morandini (animateur d’une émission consacrée aux médias de sur Europe 1) que si certains témoignages semblaient sonner faux, c’est parce qu’il y a eu des problèmes techniques lors de l’enregistrement. La version diffusée étant issue de la troisième prise, les témoins répétaient donc leur histoire pour la troisième fois... le montage charcuté fera le reste.

Arrivent ensuite Corinne et Sandra, toutes deux ayant vécu avec un homme présenté lors du débat comme homosexuel. Carole Rousseau commence par interroger Sandra, une jeune femme qui ne voit pas d’inconvénient à sa situation. La présentatrice lui demande si un homme peut être attiré à la fois par les hommes et les femmes. « Bien sûr, c’est pas comparable, répond-t-elle, c’est comme comparer quelqu’un qui aime la viande et le poisson, c’est des choses différentes et on peut avoir les deux ! » Protestation offusquée de l’assistance.

Corinne apporte alors un témoignage touchant : celui qu’elle considérait comme l’homme de sa vie l’a quittée pour vivre son homosexualité après un début de mariage en apparence heureux. Les jugements de Corinne sont cependant assez définitifs : « Un bisexuel, pour moi, c’est un homosexuel qui ne s’affirme pas, c’est clair et c’est tout ! » Corinne n’a pas non plus peur des clichés quand elle raconte pourquoi elle aurait dû se douter de l’homosexualité de son époux : « C’était l’homme dont toutes les femmes rêvaient, un homme qui faisait les courses avec moi, qui me conseillait sur mes tenues, sur ma coiffure ». Le montage de l’interview ne laissera cependant pas à Corinne l’opportunité de parler d’art floral ou de chorégraphies de Mylène Farmer...
C’est le commentaire de la direction de TF1 qui résume le mieux le sentiment laissé par ce premier numéro de Scrupules : « trop trash, en tout cas trop risqué pour son image de marque », apprend-t-on dans Le Parisien (13/09/2003). Un deuxième numéro déjà tourné est abandonné tandis que Réservoir Prod ne dispose que de quelques jours pour en tourner un autre, « quelque chose de plus calme, moins criard » selon les vœux de TF1.
Quant aux clichés sur l'homosexualité et l’image « trash » qui a été montrée de la bisexualité ce soir là, le mal est déjà fait...