(NB : Une vidéo est disponible sur le site de France 2)

Le reportage commence par un micro-trottoir... par moments hallucinant :
« — Monsieur, que pensez-vous de l’homoparentalité ?
— Ben ça... j’aime pas ça !
— Pourquoi ?
— Hou... moi j’suis "homme-femme".
— "Homme-femme", mais pourquoi vous...
— Parceque "l’homme avec la femme", voilà ! On est des homo sapiens, un gorille, ça se marie avec une femme gorille !
— Ça ne se marie pas un gorille...
— J’sais pas... mais on vient de là. C’est "l’homme et la femme" et rien d’autre. »
Le reportage commence par la description d’une famille pas comme les autres : Emmy-Lou, 16 ans, vit, depuis le divorce de ses parents, une semaine sur deux avec son père et sa belle-mère et l’autre avec sa mère et sa belle-mère. La mère d’Emmy-Lou a choisi de vivre avec une femme et d’avoir un enfant avec elle : Ferdinand 6 mois, conçu par insémination artificielle. Du côté de son père et de sa nouvelle femme, elle a aussi un petit frère de 5 ans, Jim. En compagnie de son grand frère Eliott, 18 ans, Emmy-Lou témoigne de cette situation : mes parents sont gays, et alors ? Petites anecdotes, album de famille, nous découvrons le quotidien de la famille.
Cette situation n’est pas toujours simple : comment le dire à ses amis, comment vivre la pression de l’école, accepter le regard des autres ? « Pour moi c’était clair, raconte Eliott, pour mes copains ça l’était moins. Et puis je les ai obligés à passer par tous les mensonges qui vont avec, mais je m’embrouillais la tête tout seul... et puis c’est une façon de ne pas respecter leur histoire que de dire "Cette femme n’est qu’une personne qui passe" »
Et si cette situation ne leur pose finalement pas de problème particulier, ils décident de rencontrer d’autres adolescents élevés comme eux dans des familles homoparentales. C’est ainsi qu’ils vont croiser Wendy, 13 ans, originaire du Salvador, adoptée par un couple de femmes et Charles et Dorothée, des jumeaux de 16 ans nés par insémination artificielle et élevés par leur maman et son amie. Ensemble, ils s’interrogent sur le modèle parental et leur propre identité sexuelle et sur les conséquences de l’absence d’un père, Aucun adulte n’intervient dans leurs débats.
À propos de ce documentaire, Marie Mandy raconte : « Je suis toujours étonnée quand la loi d’un pays ignore la réalité des faits… En France, plus de cent mille enfants sont élevés dans des familles homoparentales (aux États-Unis, on compte plus de 3 millions d’enfants). Ce n’est donc pas une situation marginale et encore moins inexistante.
Ces familles ne bénéficient d’aucune existence juridique et les enfants en subissent les conséquences puisque les co-parents ou parents sociaux n’existent pas au regard de la loi. Parmi ces jeunes, il y a une population d’adolescents dont on connaît peu le vécu et Nos parents sont gays et c’est pas triste est le premier film francophone à leur donner la parole.
En tant que Belge, j’ai été surprise aussi de voir à quel point la France nie cette réalité qui en Belgique fait l’objet d’études et d’une plus grande tolérance alors que nous sommes des pays frontaliers qui partageons une même culture francophone. Le film étant destiné à des ados, je ne suis rentrée dans aucune de ces considérations théoriques ou juridiques, je voulais simplement leur donner la parole pour qu’ils parlent de leur histoire, mais ces réflexions politiques m’ont servi de moteur.
Ce qui m’a frappé c’est que le plus gros problème des enfants de gays, ce n’est pas la structure inhabituelle de leur famille, mais le regard des autres. Autrement dit, si la société n’en faisait pas un problème, eux n’en auraient pas… C’est d’ailleurs tellement un problème que j’ai eu d’énormes difficultés à trouver des jeunes qui acceptent de témoigner ; les uns après les autres se sont désistés, soit parce qu’ils avaient peur de parler par crainte des réactions dans leur environnement scolaire, soit c’étaient les parents qui avaient peur pour eux-mêmes (par exemple une mère travaillant dans une crèche ne voulait absolument pas qu’on sache qu’elle élève un garçon avec sa compagne, elle craignait de perdre son boulot…) et ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Je n’ai d’ailleurs pas réussi à obtenir le témoignage de jeunes vivant avec "deux papas".
Dans les collèges et les lycées, "pédé" est l’injure suprême, mais comme l’explique très bien Emmy-Lou dans le film, "pédé" est une préférence sexuelle et pas une injure en soi… et j’espère que ce film contribuera à enrayer cette banalisation d’injures sexistes qui sont tellement néfastes pour les enfants…
Pour quatre des jeunes parmi les cinq qui ont participé à ce documentaire, le film est devenu le lieu de leur "coming out" en tant qu’enfants d’homos… ils ne l’avaient jamais dit auparavant et j’ai été très touchée qu’ils me fassent cette confiance…et très admirative qu’ils acceptent de s’exposer ainsi.
Sont-ils différents des autres ados ? Ceux qui le vivent bien, non. Ils ont leurs problèmes de cœur et d’acné, leurs difficultés scolaires et leurs crises d’adolescence, mais j’ai constaté qu’ils étaient un peu plus mûrs que la moyenne… et qu’ils étaient sensiblement plus tolérants. Ce n’est pas étonnant, puisque qu’ils ont dû faire face, depuis toujours, à beaucoup de bêtise humaine. Pour ceux qui le vivent mal, c’est évidemment tragique, mais bien sûr, ils ne veulent pas témoigner parce qu’ils le vivent mal, c’est un cercle vicieux et c’est un peu pour eux que j’ai fait ce film, pour leur montrer qu’on peut être plus fort que le "qu’en dira-t-on". Je pense que le secret n’est jamais bénéfique.
Il m’a semblé enfin que beaucoup d’adolescents pouvaient être interpellés par ce sujet, soit parce qu’ils vivent en famille recomposée hétérosexuelle et qu’ils se reconnaîtront dans ces nouvelles structures familiales, soit parce que ces ados sont en questionnement sur leur propre identité sexuelle et que le fait de voir que des gays peuvent vivre ouvertement et avoir une vie de famille peut les aider dans la réalisation de leur désirs… »