Homosexualité et télévision
L’année 2003
« La recherche de cobayes pour Jean-Luc Delarue est devenue tellement systématique qu’elle a suscité cette vanne qui circule sur l’Internet : "Vous vous lavez les dents ? Vous êtes homosexuel ? Contactez Réservoir Prod… Vous allez au travail à pied ? Vous êtes homosexuel ? Contactez Réservoir Prod… Votre téléphone sonne ? Vous êtes homosexuel ? Raccrochez… C’est Réservoir Prod !" »
Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts, Libération, 12/04/2003
Avant-propos
La visibilité des homosexuels s’est accrue dans les sphères publiques de notre société depuis la fin des années 90 : les débats sur le Pacs ou sur l’homoparentalité, l’élection d’un maire ouvertement homosexuel à Paris, la création d’associations homos dans de grandes entreprises, la médiatisation des jeux de télé-réalité et de leurs candidats homos, l’affluence record aux aux Marches des fiertés lesbiennes, gays, bis et trans… Les médias évoquent désormais volontiers tout ce qui a trait à l’homosexualité et tous ces évènements sont autant d’occasions de renforcer la présence des lesbiennes et des gays dans les médias.
La télévision tient un rôle important dans cette médiatisation. Elle constitue un formidable vecteur d’informations, d’idées, d’images mais aussi parfois de clichés. Elle a le pouvoir d’accélérer la lente progression de l’acceptation de l’homosexualité, de sensibiliser un large public sur des sujets mal connus. Elle peut aussi déformer ou ancrer certaines caricatures dans les esprits. Comprendre la façon dont la télévision représente l’homosexualité, c’est aussi mieux apprécier la façon dont l’homosexualité est perçue par nos concitoyens en 2003.
Media-G a relevé 764 émissions abordant l’homosexualité à la télévision française en 2003, dont 241 sur les chaînes hertziennes qui ne totalisent plus que 32 % des programmes. La bonne forme des chaînes thématiques du câble depuis 2002 se confirme et les 523 programmes diffusés sur le câble et le satellite l’année dernière constituent un record absolu depuis la création de Media-G en 1997 tandis que les chaînes hertziennes retrouvent tout juste le niveau de 2001 après une chute sensible en 2002. Les bouquets de chaînes consacrées au cinéma ont pour leur part diffusé un nombre particulièrement élevé de programmes à thématique lesbienne ou gay en 2003 (89 pour TPS, 67 pour Cinécinéma et 55 pour Canal+).
La répartition mensuelle des scores des chaînes hertziennes indique un nombre important de programmes pendant l’été 2003 et un pic en fin d’année avec La Nuit gay de Canal+. Le nombre de prime times relevés sur les chaînes hertziennes augmente de nouveau après le mauvais score de l’année précédente (60 en 2003 contre 45 en 2002) mais reste inférieur à son niveau de 2001 (67).
Deux magazines de société diffusés en 2003 — Tribus sur France 2 et Scrupules sur TF1 — ont véhiculé une image particulièrement caricaturale ou trash de l’homosexualité. Tendance amorcée il y a deux ans, de nombreuses émissions ont fait le choix d’un thème lié à l’homosexualité — parfois caricaturée à l’extrême — pour leur premier numéro ou pour essayer de doper un concept au score d’audience décevant. Fait nouveau, le résultat escompté ne fut pas toujours au rendez-vous en 2003 avec Tribus (échec d’audience, abandon de l’émission), Affaires de famille (battu par TF1 et France 2), Les coulisses du pouvoir (battu par TF1 et M6), Scrupules (échec d’audience, modification du concept) et La vie à deux (échec du casting, suppression du groupe de participants gays).
Le manque de diversité des thèmes traités n’est certainement pas non plus étranger à la relative désaffection du public pour les sujets de société liés à l’homosexualité sur les petits écrans. Ainsi, en 2003, les reportages et débats consacrés l’influence économique et culturelle des homosexuels — le « pouvoir gay » en version courte — se sont multipliés dans les émissions — Tribus, C dans l’air, Les coulisses du pouvoir — et dans les journaux télévisés en marge du salon Rainbow attitude. Pour la première fois en 2003, les téléspectateurs ont dénoncé en nombre auprès de France 2 certains lieux communs du magazine Tribus tandis que des reportages d’information ont relativisé le pouvoir d’achat réputé plus élevé chez les homos ou l’ont remis en cause (i>télévision).
Dans les journaux télévisés, l’année 2003 a été marquée par un traitement réussi de la Marche des fiertés — très politique cette année — mais aussi par la couverture d’événements liés à l’homosexualité en France ou à l’étranger. Le traitement peut cependant s’avérer très différent d’une rédaction à une autre et reste encore principalement cantonné aux grandes manifestations comme la Marche des fiertés ou le salon Rainbow attitude. C’est en particulier la rédaction de i>télévision qui s’est démarquée de ses consœurs en adoptant un ton incisif et un traitement évitant les lieux communs.
Pour la télé-réalité, après les rumeurs de 2001 et une forte exposition médiatique des candidats homos de 2002, les jeux de l’année 2003 ont contribué à une certaine banalisation de l’homosexualité masculine. Antti Timonen (Nice People) et de Michal Kwiatkowski (Star Academy), deux candidats aux jeux de TF1, ont assumé — très discrètement ou de préférence hors caméra — leur orientation sexuelle.
En 2003, le Conseil supérieur de l’audiovisuel a enfin autorisé le lancement de Pink TV, la première chaîne française destinée aux homosexuels, en échange d’un investissement conséquent dans la production audiovisuelle et à condition de respecter de nombreuses contraintes techniques liées au porno.
Si les chiffres de l’année dernière indiquent une présence record des lesbiennes et des gays à la télévision, 2003 reste cependant une année marquée par les excès de certains magazines en quête d’audience et de sensationnalisme. Les fictions d’une qualité décevante en 2003, des gays pratiquement « gommés » au montage des programmes de télé-réalité et la présence quasi inexistante des lesbiennes sur les petits écrans français nous rappellent à quel point la France est en retard sur les pays anglo-saxons lorsqu’il s’agit de représenter de façon fidèle et équilibrée l’homosexualité à la télévision.
Alléchés par le succès mondial de l’émission américaine Queer Eye for the Straight Guy pendant l’été 2003, TF1 et M6 préparent de nouveaux concepts basés sur des clichés à propos de l’homosexualité — exclusivement masculine — pour 2004 tandis que Pink TV peaufine une grille qui promet d’avoir un impact bien au-delà de son cercle d’abonnés. La représentation médiatique des lesbiennes et des gays à la télévision va certainement beaucoup évoluer en 2004 et « l’année en rose » prédite par le magazine gay Têtu devrait bien avoir lieu. Le rose paillette sera partout sur nos écrans, tâchons de ne pas trop nous laisser éblouir.
Ce document est réalisé par des bénévoles et est publié gratuitement grâce à l'association Soutenir Media-G. Document disponible en librairie
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